SUR LA ROUTE DU JAZZ/ LES PIONNIERS DU BLUES

LES RACINES/ LES PIONNIERS DU BLUES

L’expression de la souffrance et du désespoir se réalise à travers le Blues, style musical qui descend directement des chants d’esclaves travaillant dans les plantations. Musique née à la fin du XIX ème siècle, elle n’est souvent pas soumise au cadre d’une structure précise. Le chanteur s’accompagne souvent de la guitare sur la base de trois accords servant de support à des lignes mélodiques simples qui sont souvent ressemblantes. Dans la région du Mississipi, le pionnier Charley Patton joue une musique puissante au rythme solide où la main droite tape sur la caisse. Sur la côte Est, le Blues prend des accents plus Jazzy voire Ragtime, comme on peut l’entendre sous les doigts du guitariste Blind Blake. Sur « West Coast Blues », sa façon de jouer s’inspire d’un pianiste comme Scott Joplin. LeadBelly au Texas joue « Goodnight Irène » un morceau qui inspirera les futurs artistes de Folk et Country. Les chants de Blues exorcisent les blessures dont les mélodies se construisent sur des motifs pentatoniques courts, lancinants et souvent redondants. Le Blues est une musique brute qui sort des tripes où les imperfections sonores font tout son charme. Ces musiciens ouvriront la voie de l’improvisation qui sera largement répandue dans le Jazz. Je vous laisse en compagnie de Charley Patton dont la voix rauque et chaleureuse, est étoffée de motifs de guitare aux notes glissées.

NOUVEAUTÉ ALBUM/PAT METHENY

PAT METHENY/ ROAD TO THE SUN

Ce projet illustre une fois de plus la rigueur et le travail méticuleux de Pat Metheny. Ses nouvelles compositions sont arrangées avec un degré de précision toujours aussi intact et surprenant. « Road To The Sun » s’articule autour de deux mouvements, dont le premier intitulé « Four Paths of Light » nous emmène dans un tourbillon sonore d’arpèges. La seconde Partie est un mouvement plus apaisé. Ces renversements d’accords que le guitariste écrit pour le Los Angeles Quartet, chemine entre espoir et tristesse. Le guitariste Jason Vieaux présent sur la première séquence illumine par sa précision et la finesse de son toucher. On entend par moments quelques ressemblances avec la musique d’un trio célèbre, à savoir celui de Paco De Lucia, John Mclaughlin et Al Di Meola. Dans la tradition de la guitare classique, l’exécution des notes atteint des sommets de précision, tant l’enregistrement de la guitare à cordes nylon est complexe. Le guitariste compositeur montre une nouvelle fois qu’il triture l’instrument afin d’explorer des harmonies nouvelles. La première partie du second mouvement « Road To The Sun » laisse surgir une mélodie fine à 2’53. Sur la seconde partie les arpèges se déclinent en bouquets, alors que le sens mélodique est comme une flamme qui a toujours autant d’intensité. Sur la troisième partie, la mélodie est empreinte de grande tristesse. Comme une œuvre classique, Pat a su traduire les variations émotionnelles au travers des guitares. On entend l’influence de Steve Reich à la fin du quatrième mouvement, compositeur avec lequel le guitariste avait travaillé en 1987. Sur la cinquième partie, les émotions atteignent le paroxysme avec une mélodie qui nous élève. On y entend Pat déployer ses ailes d’improvisateur exceptionnel, avec en fond des accords joués à la guitare Folk. Avec la dernière partie, le guitariste nous invite à voyager au coeur de l’Amérique profonde. Cette création presque baroque par la texture sonore, est d’une intensité harmonique absolument grandiose. Pat Metheny est toujours au sommet de la création près de cinquante après ses débuts. L’album est publié chez Modern Records.

INFO TRISTESSE/BERTRAND TAVERNIER

C’est avec une grande tristesse, que nous venons d’apprendre la mort du réalisateur Français Bertrand Tavernier. En 1986, il confie à l’acteur François Cluzet et au saxophoniste Dexter Gordon, les rôles principaux pour son film « Round Midnight », véritable déclaration d’amour au Jazz. La direction musicale de la bande originale revient alors à Herbie Hancock, que l’on voit dans de nombreuses scènes du film, quand le héros se rend dans le club. Entre standards et compositions originales, la musique est interprétée par des musiciens prestigieux comme Freddie Hubbard, Wayne Shorter, Bobby Mcferrin. Je vous propose une séquence durant laquelle le personnage joué par François Cluzet assiste à un concert d’un saxophoniste du nom de Dale Turner, incarné par Dexter Gordon. Bertrand Tavernier enregistra les scènes de musique jouées live. Savourez « Body And Soul », pour lequel Herbie Hancock emprunte l’arrangement que fit John Coltrane de ce standard en 1960. John Mclaughlin livre un solo loin de toute prouesse technique et animé par un souci de phraser. La contrebasse et la batterie sont tenues par Pierre Michelot et Billy Higgins, qui enveloppent le son de velours de Dexter Gordon. Nous avons perdu ce soir un grand cinéaste, qui avec ce long métrage, mit en lumière cette si belle musique.

NOUVEAUTÉ ALBUM/ KURT EDELHAGEN AND HIS ORCHESTRA

En fin de semaine, le label Jazzline sort des sessions inédites du Big Band d’un célèbre chef d’orchestre Allemand, Kurt Edelhagen. Sur trois disques, vous pourrez entendre des enregistrements de cette grande formation, réalisés entre 1957 et 1974. En compagnie de solistes d’exception, vous voyagerez à travers le Jazz Swing, le Be-Bop et le Hard Bop. Démarrant sur les chapeaux de roue, le premier morceau « Tubbes » est une déflagration sonore sur un tempo up swing. Quelle précision rythmique des soufflants pouvons nous entendre. La seconde plage « El Mo » est Soul Jazz, le Blues s’installe entre les différents cris de cuivres. L’ambiance de « Mosquito’ Nightmare » oscille entre arrangements Ellingtoniens et sonorités dans le style des sessions « Charlie Parker with Strings ». La partie de piano de « Fatsination » puise dans le ragtime, soutenu par un rythme dansant. La trompette nous émeut sur « I Remember Clifford » signé Benny Golson. Les standards de Swing et de Be-Bop sont repris comme « Bohemia After Dark » et « Sweet Georgia Brown » interprété brillament par Toots Thielmans. Moment romantique et d’evasion offert par le trombone avec le morceau « Till », étoffé par de doux arpèges de piano. Le morceau « Black Velvet » est Mancinien. En ce qui concerne le deuxième disque, « Sabbath Message » sonne un peu comme « Milestones », au cours duquel le dialogue entre les sax et les trompettes est grandiose. C’est une ode au blues avec « Blues Fifteen ». Le saxophoniste alto marche dans les pas de Bird avec son interprétation de « Shaw Nuff » sur un tempo qui décoiffe. Le morceau « Beach » nous étonne par sa tourne rythmique toute en syncope. Le trombone expose avec raffinement le thème « Oliver Haydn Whigham III », dont la mélodie se marie le contrechant des cuivres. « 4 For Berlin » nous plonge dans l’univers d’un film noir proche du style Hitchcokien. La valse « In the Night » est grandiose par la retenue des instruments. La flûte en finesse nous emporte. Le son de l’orchestre atteint une grande modernité avec »I Will Give You ». Enfin le troisième disque tout aussi intéressant mérite une attention particulière sur des morceaux comme « Olé » aux accents Flamenco, avant de partir sur un swing enflammé. Le chanteur Mark Murphy invité sur un morceau délicat intitulé « Mc Arthur Park », nous enlace avec sa voix de velours. La pièce « Oni Puladi » toute en abstraction donne le sentiment d’une musique en suspension. Le Free fait son apparition avec la composition « Triple Adventure ». Le chef d’orchestre montre son intérêt pour la Soul Music avec le morceau « Black Eyed », sur lequel le clavier électrique brûle. « Ow Dallab » conclut ces sessions dans la sobriété où l’harmonie et la mélodie évoquent nostalgie et évasion. Ce coffret de trois disques reflète l’évolution du Jazz sur quarante ans. Le compositeur et arrangeur Allemand s’est entouré de grands solistes comme Maynard Ferguson, Kenny Wheeler ou Philly Joe Jones, pour nous proposer une approche historique et exhaustive. Ces sessions inédites sortent ce vendredi 26 Mars.

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ACTU JAZZ/ SORTIES ALBUMS

Je vous propose une présentation de quelques projets qui sont sortis récemment et d’autres qui sortiront dans quelques semaines. On commence en douceur avec le nouvel album du bluesman Français Jean Jacques Milteau intitulé « Lost Highway ». Il s’agit d’une production Sunset Records, dont le premier titre est déjà en écoute. L’harmoniciste nous accueille dans la joie, avec une ambiance country blues. Les sonorités de guitare Folk et Steel nous transportent dans les déserts Américains et les grandes plaines. L’album paraîtra le 2 avril prochain. La pianiste Madeleine Cazenave publie le 16 avril prochain le projet « Derrière les paupières » sur Laborie Jazz. Son trio s’inscrit dans une esthétique proche d’ECM. La pianiste n’écrit pas ses thèmes comme des mélodies Jazz. Autour de cellules rythmiques et mélodiques en boucle, les arpèges et courtes phrases de piano se situent au carrefour de la musique contemporaine et de la musique classique, avec quelques pointes de Folk. Le disque commence par une séquence poétique au cours de laquelle les notes de contrebasse à l’archet installent de la fragilité. Le morceau « Étincelles » a quelques accents de Flamenco. Si de prime abord la musique peut paraître froide, se dégage de ces différentes compositions l’espoir et l’eveil. Chez Warner, l’hommage de Stefano Di Battista à Enio Morricone que nous avons déjà évoqué, sort le 2 avril. Parmi les musiques de films composées par le Maestro qui ont inspiré le saxophoniste, certaines sont des standards et d’autres le sont moins, comme la musique de « Cosa avete fatto a Solange »? La mélodie est interprétée au soprano avec finesse et sensibilité. La ligne de basse en velours de Daniele Sorrentino, les balais soyeux d’André Ceccarelli et les accords de piano de Fred Nardin enrobent cette mélodie pleine de romantisme. Autre projet qui sort de l’ordinaire et qui est déjà sorti, celui de l’artiste Abaji qui nous propose un voyage musical à travers différentes contrées, comme la musique Libanaise, Turque et Arménienne, ainsi que le Tango, le Fado et le Blues. Jouant de la guitare sitar et de l’harmonica ce musicien et chanteur nous captive par l’émotion qu’il dégage. La sonorité des instruments est comme du cristal. Sa guitare sonne d’ailleurs comme un violon. L’album s’ouvre par un morceau intitulé « Natir » évoquant le Fado par ses accents mélancoliques. D’autres morceaux sont Blues comme « Blue Shaman » au cours duquel on entend le groove de ce musicien Libanais. Le morceau « Sehher » vous fera bien bouger. Les influences sont aussi celtiques comme on écoute sur « Hot Désert to Cold Sea ». Le disque « Blue Shaman » est paru le 12 Mars chez Absilone.

INFO TRISTESSE/ PAUL JACKSON

Herbie Hancock a publié hier un message d’hommage à un de ses compagnons de route de l’aventure Headhunters. Le bassiste Américain Paul Jackson s’est éteint hier à Osaka au Japon. Ses lignes de basse entrent dans l’histoire du Jazz Funk tant il avait le groove en lui. Si il n’improvisait pas de solos, sa façon d’accompagner en impressionnait plus d’un. Ce musicien ne phrasait pas mais proposait des lignes entraînantes comme sur le morceau « Chameleon ». Le groove sur « Actual Proof » extrait de « Thrust » est inimitable. L’album de référence est le live enregistré au Japon en 1975, intitulé « Flood ». La tourne de basse sur « Butterfly » déborde de sensualité et de feeling. La rythmique qu’il formait avec le batteur Mike Clark est un modèle du genre pour tous les amoureux de groove. Avec la mort de ce grand bassiste, le Jazz Funk perd un de ses plus fidèles serviteurs.

SUR LA ROUTE DU JAZZ/ JOHN COLTRANE

JOHN COLTRANE L’INCLASSABLE/ A LOVE SUPREME

Musicien hors normes, « Trane » était considéré par Miles Davis comme le plus grand saxophoniste de Jazz après Charlie Parker. Nourri au Be-Bop, le prodige originaire de Philadelphie jouait des phrases limpides avec un son puissant et une technique éblouissante. Ses compositions et son jeu furent une révolution majeure pour le Jazz. En effet, le saxophoniste va très loin dans les explorations harmoniques. Après avoir repoussé les limites du Jazz tonal avec des compositions comme « Naima » « Giant Steps » et « Countdown », Coltrane se lance dans le Jazz Modal, et déroule de longues improvisations à partir d’un seul accord joué pendant plusieurs mesures. En Décembre 1964, le saxophoniste enregistre l’album « A Love Supreme », une suite en quatre mouvements. Sur le premier, aux crépitements des cymbales, s’ajoute le sax ténor qui dès les premières notes exprime l’espoir, avec ce souffle si particulier. Sur les trémolos de piano, Jimmy Garrison lance une ligne de contrebasse sur un motif pentatonique et rentre ainsi dans l’histoire. Les placements subtils des accords de piano donnent l’occasion au saxophone d’invoquer l’ esprit Blues et de s’évader vers des phrases out. « Resolution » le second mouvement est empli de gravité. Sur un tempo médium up joué avec beaucoup de finesse par Elvin Jones, la mélodie évoque la souffrance. Le quartet conjugue la modernité de la musique modale en puisant dans les racines comme le blues et les spirituals. Elvin Jones commence tout seul le troisième mouvement »Pursuance ». À partir d’un motif tout simple mais d’une grande intensité, Coltrane transmet le relais à Mcoy Tyner qui part en premier en improvisation. Les phrases limpides montrent la technique et la maîtrise harmonique de ce pianiste âge de 25 ans seulement. Les notes se succèdent les voicings sont lourds. Le saxophoniste en impro rentre comme un ouragan. La contrebasse finit le morceau toute seule et annonce la partie suivante « Psalm », qui s’apparente à du recueillement. Le morceau est comme une marche funèbre. « A Love Supreme » est dans la continuation de Crescent enregistré quelques mois auparavant. Cet album sera le plus grand succès de John Coltrane et attirera un public qui va au delà du cercle des amateurs de Jazz. C’est la dimension spirituelle qui envoûtera les auditeurs. Ce disque sera un tournant dans la suite des projets de cet immense saxophoniste. À partir de 1965, l’esthétique des projets de l’artiste sera plus tournée vers le Free, avec la volonté de transcender la sphère purement musicale.

REEDITION/ THE BOBBY SHEW SEXTET

THE BOBBY SHEW SEXTET/PLAY SONG

Le trompettiste Bobby Shew n’est pas sous les feux des projecteurs, mais il est un artiste qui mérite une écoute attentive. L’ayant découvert récemment sur un album en compagnie du pédagogue Jamey Abersold, j’ai perçu en lui, un amoureux des standards aimant varier les styles. Ce dernier a joué avec des grands comme Art Pepper, Bud Shank et fut membre de Big Bands prestigieux. Entre Jazz Acoustique et tentations par le Jazz électrique, le trompettiste propose des compositions originales sur des rythmes binaires, mais aussi ternaires avec notamment un up-swing. C’est une ambiance Brésilienne aux allures de Samba qui ouvre cet enregistrement de 1981. Le piano électrique de Bill Mays ainsi que la percu et la basse, nous font vibrer. Le thème joué à la flûte et à la trompette d’un grand dynamisme rime avec espoir et optimisme. La trompette équipée de la sourdine envoie des salves bien précises. La flûte prend la suite avec ce groove impeccable. Le piano électrique évoque le grand Chick Corea et « Return To Forever ». Le sextet fait preuve de finesse et de nuances comme on peut l’entendre sur « Play Song » et « La Rue ». Sur le premier morceau les balais et les glissés de basse sont suaves. Bobby Shew aime la mélodie et le piano cristallin nous emmène en voyage. Sur un tempo de folie, la rythmique introduit l’arrivée des soufflants pour exposer le « The Dancing Bishop » morceau dans la lignée du Hard Bop pur et dur. On a du mal à retenir son souffle tant le combo nous tient en haleine. Entre ballades et rythmes enflammés, nous trouvons un son proche de celui des bandes originales écrites par Dave Grusin dans les années 70, comme la pièce « No Hurry ». Suite au solo de basse, la flûte sème des motifs groovy. Dans un climat digne du carnaval, la musique est à la fête sur cette fin de disque, avec un calypso nommé « Surprise Samba ». La trompette s’élance avec des débits d’une grande précision. Ce sextet joue un Jazz lumineux rayonnant par ses mélodies et par les sonorités des instruments. La musique de Bobby Shew est tantôt entraînante tantôt cool par le calme qu’elle installe.