Charlie Parker et John Coltrane sont les deux artisans majeurs de la métamorphose du Jazz, par leurs phrases innovantes et leurs harmonies complexes. Le langage du Be-Bop influença toute une génération de saxophonistes, parmi lesquels Dave Liebman, Michael Brecker, Jerry Bergonzi qui ont repoussé les limites de la technique et continué à explorer de nouveaux horizons harmoniques.
Un saxophoniste que je découvre et qui se situe dans ce sillage est George Garzone né en 1950.
Ce musicien a développé une approche très personnelle du jeu sur les accords majeurs, mineurs et diminués.
Il co-fonde en 1972 le trio Fringe, avec à ses côtés le contrebassiste John Lockwood et le batteur Bob Gullotti.
“The Fringe In New York” enregistré en 2000 est le premier disque que j’ai écouté de la part de ce musicien.
Imprégné du son et du style du génie du ténor John Coltrane, Garzone transmet l’émotion, l’énergie et la spiritualité en jouant “Tribute To Trane”, qui me rappelle le climat de “Crescent” chef d’œuvre de 1964.
Accompagnées par des nappes de vibraphone lumineuses, le saxophoniste chemine dans les pas de son maître spirituel en déroulant des phrases d’une intensité incroyable.
Très chromatique, le thème up swing qui s’intitule “Slip + Side”, laisse entendre un discours fluide aux phrases magnifiquement articulées et complexes. Quand le discours du saxophone et du vibraphone est quelquefois dissonant, ils s’approchent du Free Jazz en donnant l’impression d’atteindre le point de rupture en matière harmonique et sur le plan sonore.
Après une introduction de contrebasse âpre et puissante du titre “A Fox In The Wood”, on savoure le sax rester dans l’esthétique de Trane. Dans cet esprit, la batterie et le vibraphone créent une façade sonore fascinante très intense.
La technique est impressionnante chez ce saxophoniste comme on l’entend sur “Ultra Tempo”, un dialogue enflammé entre le saxophoniste et le batteur.
Si dans ce disque, le jeu du saxophoniste impressionne par sa fougue et son énergie, la conclusion par “Central Park West” est un diamant de subtilité et de raffinement. On assiste à un grand moment de musicalité.
Dès le début de cette aventure en trio, le désir de spiritualité et de transcendance était déjà bien ancré chez Garzone et ses compagnons.
Dans “It’s Time For The Fringe”, le soprano, la batterie et la contrebasse se percutent, s’éloignent et s’entrecroisent à nouveau.
Les notes du saxophone sur “The Spirit Lives”, expriment l’élévation, la transcendance, la quête incessante de nouvelles contrées sonores.
La musique se crée sur l’instant et le degré d’interaction est étonnant.
Dans les deux disques “Live In Israel” et “Live In Iseo”, la prise de risques est importante, l’énergie collective porte un souffle créatif immense une volonté d’aller au-delà des cadres traditionnels. Parmi tous ces motifs, on ressent le groove et le Blues dans la composition “The Hump”. Sur “Body And Soul”, le sax fait preuve de douceur, le contrebassiste fait ronronner les notes et les balais caressent la caisse claire.
En 1995, George Garzone publie avec ses acolytes “Demetrio’s Dream”, un disque imbibé de swing aux thèmes mélodieux dans le style Hard Bop.
Le quartet ne joue que des compositions signées Gianni Pezzano, qui sont des mélodies toutes plus raffinées les unes que les autres.
Cet album est également l’occasion de découvrir le guitariste Rick Peckham, un son légèrement saturé et des phrases proches du style de John Scofield.
J’aime quand l’improvisation n’est pas un moment démonstratif, le saxophone et guitare s’amusent avec les harmonies.
“Foggy Night” est une mélodie délicate jouée en medium swing. J’aime le son du saxophone lumineux et les arpèges de guitare qui scintillent.
Les musiciens font preuve de nombreuses nuances dans le thème. Pendant l’improvisation du saxophone, la section rythmique crée des espaces. Le guitariste ne fait pas non plus preuve de démonstration mais privilégie les respirations, les phrases sophistiquées agrémentées d’accents Bluesy.
Sur “Eleanor”, le guitariste accompagne avec minimalisme, place ses voicings subtils pendant que les notes légères du sax rebondissent sur la rythmique.
Les phrases de Rick Peckham sont originales, surprenantes et magnifiquement articulées. On savoure aussi la précision du contrebassiste John Lockwood, la rondeur de ses notes et la fluidité.
J’aime sur “Angela” les accords de guitare qui se déploient lentement. Le soprano est juste exceptionnel par le son et les notes.
Changement de direction quand le quartet joue “FunKey”, orienté plus vers le Jazz Rock. Ce thème porté par le groove de la rythmique, inspire la guitare qui part dans des phrases impressionnantes par leurs trajectoires.
Le saxophoniste joue lui aussi des motifs Out qu’il mêle à des passages Bluesy.
La même année, il célèbre dans son disque “Alone” les standards de Jazz. Pour cette session, il s’entoure d’Eddie Gomez, de David Kikoski et Lenny White. L’ouverture se fait en toute élégance par le standard “Spring Can Really Hang You Up The Most”. Le batteur Lenny White connu pour jouer la Fusion est étonnant en Jazz Acoustique, par le son et ses interventions. Sur “Moonlight in Vermont” les notes du guitariste Chuck Loeb sont rondes et chaleureuses.
Quelle imprégnation sur “How Insensitive”, dont la mélodie est interprétée avec sensualité par Luciana Souza.
Dans cet album, le saxophoniste adopte un jeu plus classique, ne tient pas un discours trop éloigné de l’harmonie, même si on entend des accords nouveaux sur “What Is This Thing Called Love”.
Quand il joue les ballades, le sax privilégie l’émotion.
Le batteur et la contrebasse sont une belle machine à swing quand ils rendent hommage à Dizzy Gillespie en reprenant “Con Alma”. Le drive est contrôlé la contrebasse avance à pas de velours.
“Anytime Tomorrow” est sans doute la séquence que je préfère. Le son vous enveloppe et les nappes de vibraphone illuminent.
Un autre album sur lequel on s’arrête est “Moodiology ” qui s’ouvre par un prologue émouvant, rappelant une fois de plus l’esprit Coltranien.
“Hey Open Up” est un morceau up swing, un thème complexe, servi par des improvisations de saxophone et de piano aux trajectoires surprenantes.
Si les thèmes aux tempos rapides sont difficiles à appréhender, le saxophoniste écrit les ballades avec un sens aigu de la mélodie inspirant le pianiste Kenny Werner qui caresse les touches.
En ce qui concerne les standards, le travail de réharmonisation est monumental comme on l’entend sur “Summertime”. Le soprano déroule un flot de notes, puis démarre le thème. Le sax et le piano sortent quand ils veulent de l’harmonie. Le système du “In And Out” est maîtrisé à la perfection.
Dans le disque “One Two Three Four” de 2006, on savourera l’introduction “Ballad For Trane”, une mélodie digne des grandes ballades du répertoire, enrobée des doux accords du guitariste Chris Crocco.
“Head Up” est une composition d’esthétique Be-Bop, dans laquelle le saxophoniste se distingue par la fulgurance des arpèges.
Au soprano, il reprend “Central Park West” sur lequel il produit un solo très tendre et mélodieux à l’instar du guitariste, dont chaque note est lumineuse.
Changement de climat avec “Open Up”, un morceau très rapide où la mise en place du sax et de la guitare est très nette.
L’articulation des phrasés est exceptionnelle. Peut être y a t il trop de notes mais les trajectoires empruntées sont étonnantes.
Toujours friand de nouvelles directions en impro, le saxophoniste se distingue par la grande variété du langage.
Tout grand saxophoniste se doit à un moment donné de tenter le Graal du Jazz moderne le thème “Giant Steps”, un sommet de difficulté harmonique à grande vitesse. C’est juste époustouflant d’entendre les notes qui s’enchaînent à la perfection.
Pour changer de registre, le saxophoniste s’est aventuré du côté de la Bossa en compagnie du trio Da Paz. Pour commencer ce voyage du côté du Brésil, le choix s’est porté sur un morceau chaleureux “Felicidade”. Dans ce projet, le jeu est tout en poésie, les notes délicates, les phrases légères et sans contorsion harmonique. C’est un très bel album mais qui n’est pas truffé de complexités harmoniques comme on peut l’entendre d’habitude.
Garzone aime jouer avec des musiciens différents à chaque projet, comme c’est le cas sur “Among Friends” en compagnie de Steve Khun, Paul Motion et Anders Christensen.
Le son du saxophone se rapproche de Trane dans “Theme For Ernie”, accompagné par une section rythmique qui fait preuve de légèreté et de délicatesse.
Steve Khun place des accords discrets, les notes à la contrebasse sont fines et Paul Motion sait se fondre parmi les instruments.
Un autre disque très important selon moi est le disque avec Joe Lovano qui date de 1995. Comment passer à côté de “Four’s And Two’s”, un dialogue entre les deux saxophones.
Le premier titre “One Time” annonce la couleur d’un Jazz moderne Be-Bop au tempo élevé, ponctué par de nombreuses mises en place.
Les thèmes de cet album sont plus conceptuels, les deux voix des saxophones s’unissent très bien.
Sur “Have You Met Miss Jones”, j’aime les improvisations croisées des saxophones avant que chacun ne parte en solo. Les solistes ne peuvent que s’envoler sur une rythmique pareille.
Très touchantes sont les notes du thème “In Memory Of Jeanne Nichols”.
Le piano caresse les touches dont les notes sont enveloppées par la contrebasse. Au cours du morceau consacré à Mingus, les variations du medium swing et du Up Tempo, témoignent d’une grande maîtrise du groupe et reflètent bien l’esprit de l’immense contrebassiste.
Les deux saxophonistes vont loin dans leurs explorations rythmiques et harmoniques.
Ils prennent chacun le soprano sur “Snow Play Like Home” un thème qui repose sur une variation entre rythme latin et Up Swing. Les chemins harmoniques empruntés par Joe Lovano et George Garzone témoignent d’une curiosité sans limites et découvrir de nouveaux chemins.
En 2011, il joue avec le trio du batteur Polonais Jacek Kochan qui propose une musique très difficile, même si je perçois une interaction entre ces musiciens de haut vol.
En 2012, George Garzone croise le fer avec un autre saxophoniste Frank Tiberi pour le disque “Audacity”.
Quand ils interprètent “Softly As In A Morning Sunrise”, on entend l’imprégnation de Coltrane. Au piano, les voicings sont puissants à la façon de McCoy Tyner. Le dialogue entre le ténor et le soprano fait entendre des phrases qui partent loin dans les sphères harmoniques.
Ces musiciens dépassent l’harmonie traditionnelle en repoussant toujours les limites.
Dans “3 Nights in LA” réalisé avec Peter Erskine, Darek Oles et Alan Pasqua, j’aime les interprétations des standards. Ils intègrent les accords de “Giant Steps” sur “Have You Met Miss Jones”. Le sax rentre et sort quand il veut de l’harmonie. Le pianiste a un jeu fluide, Peter Erskine a une frappe très nuancée et la contrebasse discrète déroule une walkin discrète. Si les directions des phrases sont impressionnantes chez ce saxophoniste, j’aime aussi la sonorité métallique qui se rapproche de celle de Jerry Bergonzi.
Sur “Invitation”, le batteur Peter Erskine ne couvre pas le soliste qui est toujours en quête de voies nouvelles. Le saxophoniste aime introduire les thèmes en solo. Sur “I Hear A Rhapsody”, les salves de sax sont un rouleau compresseur tant le délié est pur et les directions exceptionnelles.
Enfin le dernier disque dont il est question dans cette chronique, est une session live empreinte de tornades Coltraniennes. Cela vous semblera très dissonant ou inécoutable. Ne commencez pas l’écoute de “Live 9975” par la composition “Anthony Goes To Mardi Gras”, un volcan de Free Jazz.
En quartet, Garzone montre qu’il peut partir dans de nombreuses directions. En compagnie du saxophoniste Josh Cook, ils développent des improvisations enflammées, entraînant avec eux le batteur Jerry Steinhilber et le contrebassiste King Dahl.
Les musiciens atteignent des sommets de modernité en matière harmonique au moment de l’hommage à Michael Brecker.
Au cours de la version de “Naima”, les saxophones ont un langage tantôt mélodieux et parfois plus âpre et sec, quand ils jouent en dehors.
L’univers change quand le quartet joue “Strollin Down Bourbon Street”, une composition écrite sur des séquences d’accords plus proches du Hard Bop des années 60. Il me semble reconnaître dans un solo de sax un motif de “Over The Rainbow”.
Plus punchy est le morceau “Impressions” de Coltrane, une paraphrase de “So What”,
La reprise de “I Want To Talk About You” laisse la part belle au contrebassiste qui joue avec rondeur et clarté.
Maîtrisant le langage et les articulations à la perfection, George Garzone a contribué à innover cette musique par ses phrases surprenantes et uniques.
Ce musicien Américain possède un langage très varié passant d’une esthétique à l’autre du Hard Bop au Free. Il joue dans les lignes harmoniques, mais part très vite vers des substitutions d’accords parvenant à un degré de sophistication extrême.
Par ailleurs enseignant, il écrit des méthodes consacrées à ce langage inspiré de Coltrane, en cherchant constamment de nouvelles idées et directions.