Post Jazz

NOUVEAUTÉ ALBUM/ OLIVIER LE GOAS/ THE CHAINING LOOPS

Le jazz est un plaisir d’autant plus intense qu’il se vit en bande, dans cette alchimie collective où chaque voix trouve sa place sans jamais écraser les autres. “The Chaining Loops”, nouvel album d’Olivier Le Goas et de l’ensemble Pulse, enregistré les 23 et 24 juin 2024 aux Studios de la Seine, à Paris, en est une démonstration éclatante.
Batteur et compositeur français au parcours international, Olivier Le Goas a bâti une œuvre patiente et exigeante, nourrie par de longues années de pratique et de rencontres. Formé à l’école Agostini à Paris, puis longuement immergé dans la scène new-yorkaise, il y a développé un goût prononcé pour les métriques complexes, les polyrythmies souples et une écriture qui ne sacrifie jamais la mélodie à la virtuosité. Au fil de ses projets – en trio, quartet ou formations plus larges – il a affirmé une signature reconnaissable : une musique mouvante, structurée, mais toujours respirante. Chez lui, le rythme est un moteur narratif, jamais une démonstration gratuite.
L’ensemble Pulse s’inscrit dans cette philosophie. Né d’années de compagnonnage musical, le septet réunit des personnalités fortes de la scène jazz européenne, soudées par une écoute mutuelle et un goût commun pour les formes évolutives. Pulse n’est pas un groupe monté pour l’occasion : c’est un collectif à la maturité évidente, où chacun connaît les réflexes de l’autre, permettant cette fluidité rare entre écriture et improvisation. Le nom même de l’ensemble dit beaucoup de son ADN : pulsation, cycles, énergie continue.
L’album frappe d’abord par son impression d’aboutissement rythmique. Tout est en place, précis, mais jamais figé. La richesse harmonique circule entre les pupitres, et les espaces mélodiques sont généreux, notamment du côté des cuivres, véritable cœur battant de l’ensemble. Dès le morceau d’ouverture, le titre éponyme “The Chaining Loops”, le ton est donné : douze minutes d’une musique à la fois dynamique et profondément mélodique. La batterie d’Olivier Le Goas, au son clair et placé légèrement en fond, installe une tension souple. Hyper active tout au long de l’album, elle soutient, relance, respire, sans jamais verser dans le show off. Le trombone de Gueorgui Kornazov et le vibraphone de David Patrois se répondent avec finesse, des chœurs de cuivres enveloppants émergent, et les syncopes mélodiques s’enchaînent comme une mécanique vivante.
“Direction” marque un virage subtil avec notamment l’entrée en scène de la guitare de Michael Felberbaum et une mélodie aux inflexions plus orientales. Ici, Olivier Le Goas trouve un équilibre remarquable entre une folle activité rythmique et une lisibilité constante du propos. L’énergie est palpable, presque physique, mais toujours canalisée au service du collectif.
Avec “Friction”, place au cornet de Médéric Collignon puis au saxophone de Frédéric Borey, autour d’un thème joyeux qui tourne en boucle et se transforme par variations maîtrisées. Le jeu sur les textures donne parfois l’illusion d’un petit big band tant les musiciens dialoguent avec densité.
“Fifteen Miles” apporte ensuite une respiration différente : le vibraphone en soutien permanent, installe une atmosphère plus aérienne. En quatre temps, le morceau s’illumine lorsque Médéric Collignon entre au milieu du titre, en pur style scat, avant de s’effacer pour redonner la parole au groupe.
“Light in the Sky” conclut l’album avec la même intensité joyeuse : belle mélodie, retour de la guitare, du vibraphone, puis du cornet dans un final ouvert et lumineux.
En définitive, “The Chaining Loops” propose un jazz libre, mais pas du free jazz : une musique exigeante, incarnée, qui donne envie d’être partagée, encore et encore.