Post Jazz

NOUVEAUTÉ ALBUM/ LEVI HARVEY TRIO/ BLOOM

Dès les premières notes de “Bloom”, quelque chose s’ouvre, respire, prend forme. Comme une promesse tenue, le premier album du pianiste Levi Harvey, enregistré en octobre 2025 au studio Sextant de Malakoff et sorti chez Sunset Record/Baco, donne à entendre l’éclosion d’un pianiste déjà pleinement conscient de son langage, de son son et de l’espace qu’il laisse à la musique. Rien n’est forcé ici, tout semble couler de source, avec une élégance naturelle et une profonde attention au collectif.
Pianiste franco‑anglais issu de la classe de jazz et de musiques improvisées du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Levi Harvey (23 ans seulement !) s’impose comme l’un des jeunes talents les plus remarqués de sa génération. Lauréat du Concours international de piano jazz de Chorus Lausanne en 2023 et récemment sélectionné parmi les Talents Adami Jazz, il trace un parcours exigeant, nourri autant par la tradition que par une vision très actuelle du trio. Son jeu s’inscrit dans une filiation assumée, où l’on perçoit l’ombre bienveillante de Pierre de Bethmann, mentor et figure tutélaire, mais aussi une volonté claire de s’en affranchir pour affirmer une voix personnelle.
Ce qui frappe d’abord, c’est la limpidité de son piano. Le toucher est clair, précis, d’une grande lisibilité, même dans les passages les plus denses. Levi Harvey joue sur un piano à queue qu’il aborde avec une grande maîtrise des nuances, sculptant les silences autant que les notes. Son jeu puise dans un large spectre d’influences : le bebop et le hard bop de Bud Powell et McCoy Tyner pour l’élan et la rigueur, Keith Jarrett pour la liberté du discours, mais aussi Sullivan Fortner pour cette manière très moderne d’articuler rythme et mélodie. Le résultat est un piano à la fois mélodique et profondément rythmique, connecté à l’histoire du jazz sans jamais en être prisonnier.
“Bloom” est avant tout un album de trio, et l’équilibre atteint ici est remarquable. À la contrebasse, Cyril Drapé déploie un jeu à la fois solide et souple, ancrant la musique tout en dialoguant constamment avec le piano. Pierre‑Eden Guilbaud, à la batterie, apporte une énergie précise, une écoute permanente et un sens du swing qui irrigue l’ensemble. Le trio fonctionne comme un organisme unique, où chacun trouve sa place sans jamais prendre le pas sur les autres.
Les compositions révèlent toute la richesse de cet échange. “Infinity” installe d’emblée un climat ouvert, presque suspendu, où le rythme circule librement. “Oak Bloke” affirme un rapport plus terrien au groove, porté par une pulsation ferme et un jeu rythmique ciselé. “Idea” séduit par la beauté simple et mémorable de son thème, exposé avec une grande délicatesse. “Profundo” offre un moment de sérénité profonde, presque méditative, tandis que “P2B” revendique un swing franc et élégant. Enfin, “Unset” libère une énergie plus brute, portée par une intensité collective qui ne se relâche jamais.
Avec “Bloom”, Levi Harvey signe un premier album d’une grande maturité, où la maîtrise du swing, l’équilibre du trio et la qualité du son s’unissent au service d’une musique sincère et habitée.