Avec Art Is Simple, son vingt-cinquième album paru le 4 septembre chez Naïve, Baptiste Trotignon signe bien davantage qu’un nouveau chapitre discographique. Il livre peut-être l’œuvre qui résume le mieux sa trajectoire artistique : celle d’un musicien qui, après avoir exploré toutes les facettes de la virtuosité, choisit aujourd’hui de revenir à l’essence des choses.
Depuis plus de vingt ans, le pianiste occupe une place singulière dans le jazz européen. Soliste brillant, improvisateur admiré, compositeur prolifique, il a navigué entre trio acoustique, musique symphonique, chansons anglaises revisitées dans Brexit Music, aventure collective avec PianoForte ou encore créations poétiques auprès d’Arthur Teboul. Pourtant, malgré cette diversité, Art Is Simple apparaît comme un point de convergence. Un disque dans lequel l’ambition n’est plus d’ajouter, mais de retirer. Non plus de démontrer, mais de suggérer.
L’idée fondatrice du projet est d’ailleurs révélatrice. Pour chacune des compositions, Trotignon s’est imposé une règle stricte : une heure maximum d’écriture. Une contrainte volontaire destinée à préserver l’intuition première, à éviter les détours et à résister à la tentation de surcharger le discours musical. Comme il l’explique lui-même, l’objectif était de parvenir à quelque chose de simple mais jamais simpliste, épuré mais profond, élégant sans être appauvri.
Cette philosophie irrigue tout l’album. L’improvisation, habituellement centrale dans son travail, s’efface partiellement au profit d’une véritable écriture d’atmosphère. Les tempos sont majoritairement contemplatifs, les couleurs souvent andante plutôt qu’agitato. Le jazz y dialogue naturellement avec la folk, la chanson, la pop et la néo soul dans un univers sonore presque cinématographique. Plus rare encore dans ce registre, un important travail de post-production a permis de modeler les textures, restructurer certains matériaux et affiner chaque détail sonore.
Pour incarner cette esthétique de la nuance, Baptiste Trotignon s’est entouré de musiciens de premier plan. À la basse, Jérôme Regard apporte son sens remarquable de la mélodie et de la respiration collective. Musicien discret mais essentiel de la scène française, il possède cette capacité rare à soutenir une musique sans jamais l’alourdir.
À la batterie, Raphaël Pannier, partagé entre la France et les États-Unis, confirme son statut parmi les batteurs les plus subtils de sa génération. Son jeu privilégie le mouvement, la couleur et l’élasticité du temps plutôt que la démonstration technique. Chaque intervention participe à cette impression de fluidité qui traverse l’album.
La présence de la guitare de Romain Pilon constitue également l’une des clés du projet. Son lyrisme délicat et son sens des textures enrichissent considérablement les paysages sonores dessinés par le piano et le Fender Rhodes. Sur plusieurs morceaux, son apport contribue à cette dimension contemplative qui fait la singularité du disque.
Dès La Route, magnifique ouverture de l’album, le décor est planté. Quelques notes suffisent à créer un sentiment de déplacement et d’espace. L’absence prolonge ce climat suspendu tandis que Black introduit des couleurs davantage nourries de néo soul. Avec Simplifier, dont le titre pourrait résumer tout le projet, Trotignon expose sans détour son programme esthétique.
Parmi les sommets du disque figure Sanza Prayer, porté par les percussions de Meivelyan Jacquot et la voix de Rosalie Trotignon, qui apporte une dimension presque spirituelle à l’ensemble. The Ladder, avec Laurent Vernerey et Raphaël Chassin, explore d’autres textures tout en conservant cette cohérence sonore remarquable.
Au fond, Art Is Simple propose quelque chose de plus profond qu’un simple programme musical. Trotignon y voit une forme de réponse au monde contemporain, saturé d’informations, d’accélération permanente et de complexité. Sans discours militant, il revendique une forme de résistance douce : créer un refuge, un espace de calme, un abri sonore où l’on peut retrouver de la clarté.
Rarement un album aura aussi bien porté son titre. Accessible sans être facile, sophistiqué sans être démonstratif, Art Is Simple rappelle une évidence que les grands artistes savent parfois mieux que quiconque mettre en lumière : la véritable maîtrise consiste souvent à rendre les choses simples.