Pianiste incontournable de la scène marseillaise, Fred Drai est aussi promoteur de concerts. Il nous a proposé avec l’équipe du Club 27 – Marseille, un concert pas comme les autres du guitariste Américain Saul Rubin.
Saul Zebulon Rubin était accompagné de sidemen prestigieux : Bernd Reiter, Jon boutellier et Fred Nardin.
Ces deux derniers, issus du CNSM, sont aussi directeurs artistiques de l’Amazing Keystone Big Band, qu’ils ont créé en 2010.
Ne connaissant pas le Saul Rubin, j’écoute quelques morceaux de son disque de 2017, “Zeb’s House”. Dans ce disque, on entend non seulement des thèmes Hard Bop, servi par des solistes inspirés, mais aussi, des arrangements pour cuivres, incroyables de justesse et de précision.
Quelques invités de folie présents sur l’album dont Roy Hargrove, James Brandon Lewis ou Franck Lacy.
Après ces quelques mots de présentation, place au concert. Immédiatement saisi par un Swing chaleureux, par un jeu souple, un drive de batterie généreux, je suis très vite séduit par les accords de guitare et les nappes incandescentes de l’organiste d’un soir, Fred Nardin. Celui-ci me confiera après le concert qu’il joue de cet instrument depuis le début et que ses influences sont Larry Young, Jimmy Smith, Lonnie Smith.
Quel torrent de notes Be-Bop, bien articulées et précises, de la part du saxophoniste ténor Jon Boutellier et derrière, cette orgue qui gronde. Le jeu du batteur est énergique et donne la sensation de monter en pression, au contact des solistes.
Le guitariste annonce la couleur, celle du Blues et du Soul Jazz et ce, dès le premier solo.
Le claviériste dédouble lui aussi à profusion en faisant rebondir les notes.
Comme souvent dans le Jazz, les musiciens terminent les morceaux par des 8/8 ou 4/4. Ici les musiciens optent pour des solos de huit mesures de batterie alternant avec huit mesures, d’un autre instrument, en l’occurrence ici, la guitare, le saxophone et l’orgue Hammond
Le Hard Bop, le pur, celui qui détonne, celui où le swing règne en maître, voilà ce que nous propose le quartet d’hier. C’est le Hard Bop des années 60, celui des maîtres, celui des Messengers d’Art Blakey, Duke Pearson, Joe Henderson et de beaucoup d’autres, bref entre Soul Jazz et esthétique plus ColtranIenne.
A la batterie, c’est le drive à la Evin Jones qui me vient à l’esprit.
Le quartet enchaîne avec un morceau commençant par une introduction de guitare en solo, avec de jolis accords en son clair. La guitare est magnifique par son apparence, une belle Gibson couleur Turquoise, jouée avec grand feeling.
Saul Rubin a la puissance sonore, les débits des flots de notes, des dédoublements. Le clavier déploie lui des phrases chaleureuses, voire brûlantes. Que de belles phrases de Saul, de nombreuses envolées en double croches servies par un son rond, bien grave.
En cette fin de morceau le recours aux balais est grandiose.
En quatrième morceau, un standard que le guitariste Américain introduit par des voicings bien ronds et enveloppants. Au soprano, les notes délicates fragiles dialoguent avec la guitare sur “Theme For Ernie”, dont une version mythique est celle de John Coltrane figurant sur “Soul Trane” qui doit dater de 1957 ou 1958.
Nos quatre gentlemen poursuivent par un standard, sur un tempo de folie, mené par une batterie explosive. Leur version de “Speak Low” à un tempo Up Swing me plaît et m’entraîne tant le swing est exceptionnel.
Des flots, des phrases nerveuses chromatiques, stimulées par une batterie énergique très Elvin dans l’esprit.
Le son de l’Hammond est comme de la lave sonore, les salves sont brûlantes. Les phrases de Fred Nardin sont suivies de 8/8, des solos de huit mesures à tour de rôle.
Par la suite, un thème en 6/8 rapide, une composition du guitariste, qui propulse le soprano, véritablement puissant et intense.
J’apprécie le son de la guitare car dépouillé d’effets sonores exagérés et j’aime aissi ce style, parfois proche de Grant Green, par ses inflexions Bluesy.
Un volcan de notes de la part de Fred Nardin, une intensité, des flots qui nous renversent. Le soprano lui, atteint quasiment un état de transe.
Le groupe repousse les limites du son, fait vibrer les murs.
La dernière séquence du concert est une reprise, “Recorda Me”, signée Joe Henderson et figurant sur “Page One” de 1963.
Le saxophoniste Américain l’avait repris, trente ans après sur sa session “Big Band” paru en 1996.
Hier soir, le rythme haletant du batteur poussa le sax ténor et l’organiste, à tisser des phrases brûlantes.
Le batteur transmet une énergie, de la puissance.
Vient le moment du rappel, un standard sur les chapeaux de roue, un blues de Charlie Parker,” Cheryl”.
Les basses à l’orgue Hammond résonnent et diffusent un groove terriblement envoûtant.
Sur ce dernier morceau, les solistes entrent en fusion, les flots de saxophone de guitare et d’orgue Hammond sont destructeurs au bon sens du terme.
Ce fut hier encore, un concert exceptionnel donné par des musiciens amoureux de cette musique entraînante, qui envoie de bonnes ondes.
Après Godwin Louis en 2024, qui était venu lui aussi à l’initiative de Fred Drai, le Club 27 est un lieu décidément éclectique dévoué au travail des musiciens.
Merci donc aussi à leurs propriétaires et bien sûr, à ce Quartet, qui a propagé ce souffle sonore dans la salle du 27, un souffle puissant, celui du Hard Bop des années 60, qu’ils ont dans le sang.
